Ronaldo

Témoignage : Silvestre raconte Ronaldo, le phénomène

Parfois, il faut bien reconnaître qu’on est en présence de quelqu’un de très spécial.

Quand j’ai quitté le Stade Rennais pour rejoindre l’Inter en 1998, je ne connaissais pas grand chose de ma future équipe. Je connaissais quelques noms de joueurs, c’est tout. Il ne m’a fallu pas longtemps pour réaliser que j’avais signé dans une équipe de grande qualité.

J'avais 20 ans, d’autres jeunes faisaient aussi leurs débuts. Lisez bien les noms : Andrea Pirlo, Alvaro Recoba, Cristiano Zanetti, Sébastien Frey, Nicola Ventola, Zoumana Camara et Ousmane Dabo, mon meilleur ami… Que de superbes jeunes joueurs !

La liste des joueurs confirmés est pas mal non plus : Roberto Baggio, Giuseppe Bergomi, Diego Simeone, Javier Zanetti, Paulo Sousa, Taribo West, Youri Djorkaeff, Aaron Winter, Kanu, Ivan Zamorano…

Il y en avait d’autres. Mais un a retenu mon attention à jamais…

Ronaldo. Il Fenomeno.

Quelqu’un de spécial.

L’Inter Milan venait de gagner la Coupe de l’UEFA (ex-Europa League) juste avant que je ne rejoigne le club. La présence de Ronaldo dans notre équipe faisait de nous l’un des favoris de la Ligue des Champions 1998/99.

Je débute dans cette compétition prestigieuse, en phase de groupes, contre le Real Madrid. Je rentre à la mi-temps, réorganisation tactique après un carton rouge, Salvatore Fresi ayant été exclu. Je me souviens qu’on a perdu 2-0, que le match avait lieu à Séville car le stade du Real, Santiago Bernabeu, était suspendu. Je garde globalement un bon souvenir de cette soirée-là.

Après cela, je jouais régulièrement au poste de latéral gauche dans une équipe évoluant en 3-4-3 ou en 3-5-2. Je n’avais pas de véritable concurrence à mon poste, ce qui ne m’empêchait pas de me battre comme un lion à l'entraînement. Il fallait toujours gagner sa place à l’Inter.

Je venais tout juste d’arriver du Stade Rennais et j’ai tout de suite été surpris par l’intensité des séances. Il faut vite s’adapter pour survivre. Garder la tête froide, bien choisir ses mots de manière à ne heurter personne. Je savais que si je ne m'adaptais pas, quelqu’un d’autre prendrait ma place.

Le meilleur moyen d’apprendre, quand on joue avec ces gars tous les jours, c'est d'être  irréprochable à l’entraînement. Surtout quand dans l’effectif il y a un certain Ronaldo. Ronaldo à l’entraînement… Wow ! C'est tout ce que je peux dire.

Vous avez presque envie de rester en retrait et de le regarder. Chaque jour, il invente des dribbles et des mouvements, se plaçant dans des positions que personne ne pourrait faire, mais lui, il le fait. C’est tellement naturel et simple pour lui. Ce qui est étonnant, c’est la vitesse de ses mouvements. Sa vitesse avec ballon et sans ballon est quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant et que je n’ai plus jamais revu. J’étais rapide et normalement, quand on est contre un attaquant et qu’il a le ballon, on pense qu’on va gagner le duel, mais avec Ronny c'était l'inverse, il était toujours plus rapide, même avec le ballon dans les pieds.

En ce qui concerne les matchs eux-mêmes, vous êtes heureux de l'avoir à vos côtés. Lorsque vous jouez un match avec Ronaldo, vous avez l’impression de jouer à 12 contre 11. Avec lui en forme, neuf fois sur 10, vous allez gagner le match. C’est votre sentiment avant même que le match ne commence. Même si nous avons perdu contre le Real Madrid, nous avons traversé la phase de groupes et nous avons été seulement éliminés contre Manchester United en quarts de finale. Ce fut ma première expérience à Old Trafford. D'ailleurs, je ne pense pas qu’il ait cessé de pleuvoir tout au long de notre séjour là-bas. Ma première impression de Manchester ne fut pas la meilleure. Je ne pensais pas alors que je signerais pour United un peu plus tard cette année-là.

Ronaldo était blessé et forfait pour le match à Old Trafford, et moi remplaçant sur le banc... Nous avons perdu 2-0 le match aller. Lors du match retour à San Siro, je suis titulaire, tout comme Ronaldo.

J’étais au marquage de Becks, je ne savais rien de lui, il n’y avait pas beaucoup de séances vidéos à l’époque. Je me souviens qu’il avait fait 2 bons centres à l’aller pour Dwight Yorke. Je me suis dit, il a un bon pied droit, je dois le serrer de près.

On a fait 1-1 à Milan, on a été éliminé et je suis devenu supporter de Manchester jusqu'à la fin de la compétition. Quelques mois plus tard, je pouvais signer à Liverpool ou Manchester United, je n’ai pas hésité.

Vidéo
Gronaldo
Revivez le match nul de Champions League de 1999, entre l'Inter et United.

Et j'ai donc débuté… contre Liverpool, c'est assez drôle. Nous avons gagné et ce fut le début de 9 saisons extraordinaires à Old Trafford.

Une chose m'a beaucoup surpris quand je suis arrivé à Manchester : le peu de célébrations entourant nos victoires. Auparavant, en France et en Italie, mes équipes fêtaient toutes les victoires de manière très intense. Chez United, quand on gagnait, il n’y avait jamais de fête dans le vestiaire. On se serrait juste la main et c'était tout.

Tous ces joueurs détestent perdre. Ils détestent la défaite plus qu'ils n'apprécient la victoire, voilà la clef. Moi aussi, je suis devenu un mauvais perdant. J'ai détesté avoir été battu par le Real Madrid en quarts de finale de la Ligue des Champions en 2003. Je pense que paradoxalement c’est aujourd'hui l’un de mes meilleurs souvenirs de joueur à United, mais à cette époque je détestais vraiment la défaite.

Contre le Real Madrid, nous aurions pu faire mieux dans certains domaines, mais sur les deux matchs, ils ont été meilleurs que nous.

C'était l'époque des Galactiques. Dans cette formation, il n y avait que des joueurs de classe mondiale.

Lors du premier match, nous avons affronté Ronaldo et Raul…

Cette nuit-là, Raul fut la star, il a marqué deux buts et nous avons perdu 3-1, mais mon souvenir principal reste le match retour à Old Trafford. L'atmosphère y était électrique, un match excitant au possible. Face aux meilleurs joueurs du monde, dans un Old Trafford bondé, lors d’une nuit de milieu de semaine.

C’est le genre de match que vous voulez toujours jouer. Vous savez que vous faites face à la crème de la crème des joueurs, et vous voulez le savourer. C’est le genre d’occasion pour laquelle vous avez travaillé toute votre vie. Vous avez élaboré un plan de jeu, alors il faut l’appliquer sur le terrain

Cette fois, Raul est absent.

Ronaldo est, lui, bien présent. C'était Rio Ferdinand et moi en défense centrale. J’avais déjà joué contre Ronaldo. Il avait eu des problèmes physiques récurrents au cours des deux dernières années.

Contre lui, je sais qu'il faut éviter de se jeter. Si vous anticipez, il ira dans l’autre sens et vous serez battu, il est tellement rapide. Et si vous êtes battus, les autres défenseurs doivent couvrir l'espace.

Où il veut vous emmener, il vous emmènera. Ses changements de direction sont déroutants. Après, si vous êtes en un-contre-un, vous devez appeler les autres défenseurs pour tenter de l'arrêter. L’attaquant est à l'initiative, moi en tant que défenseur, je ne fais que réagir. Face à Ronaldo, il vaut mieux être rapide. On a beau se dire, il ne passe ni à gauche, ni à droite, face à lui, on s'adapte comme on peut. Ces grands joueurs savent tout faire.

Ronaldo peut faire la différence à lui tout seul à n'importe quel moment. C’est ce qui le rend si spécial parce que la plupart des attaquants ont deux ou trois facettes techniques dans lesquelles ils excellent, mais Ronaldo en a dix, voire quinze.

Son meilleur atout : sa capacité à frapper en peu de temps. En 2002, lors de la Coupe du monde de football, il a marqué des buts qui ont permis à la Sélection brésilienne de remporter le trophée. Vous saviez que physiquement, il était un peu diminué après ses deux blessures au genou, mais il arrivait à trouver des angles et à tirer avant même que vous ne puissiez bouger. C’est là que, pour moi, il était supérieur à tous les autres attaquants. En première mi-temps à Old Trafford, il a ouvert la marque. Ce but nous a refroidi.

Pour leur deuxième but, le Real a juste gardé le ballon, fait tourner et planté la banderille quand ils l'ont voulu. De façon générale, nous avons souffert en Europe parce que le football anglais est très rapide. Il n'y a pas de pause. En Ligue des champions, les équipes espagnoles ou italiennes maîtrisent particulièrement les différences de tempo. Ce qui était mauvais pour nous, c’est que nous étions frustrés lorsque le rythme était au ralenti et qu’il nous était difficile de nous adapter, vraiment. Ces grandes équipes vous punissent quand elles le veulent.

Zidane, Figo, Makelele, Guti, Roberto Carlos, Ronaldo… ils ont juste gardé la balle, puis frappé.

Nous avons aussi bien joué, 2-2, mais ensuite Ronaldo a fait la différence, un petit numéro qui lui permet de réaliser le coup du chapeau. C'était tellement décevant, tellement frustrant, parce que nous manquions de temps et que nous sortions de la compétition.

Au final, on gagne 4-3 à la fin mais le Real savait que Ronaldo avait déjà fait le travail — ils l'ont remplacé en fin du match — et avait permis au Real de se qualifier sur les deux confrontations.

Alors qu'il quitte la pelouse, vous commencez à entendre quelques applaudissements, puis d'autres, et tout à coup… tous les fans applaudissent !

Bien sûr, je n’ai pas applaudi, bien sûr. J'étais tellement en colère. Comme je l’ai dit, je suis un mauvais perdant !

C'était une grosse surprise, bien sûr, parce que c’était inimaginable pour moi que la foule d'Old Trafford se tienne debout et applaudisse un adversaire. Une ovation pour un joueur d’une autre équipe que la leur. C’est un geste étonnant quand on y pense…

Vous êtes là, vous entendez cette réaction, et dans ces circonstances de défaite vous vous dites : « Oui, nous venons d'assister à quelque chose de rare. »